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Préface et extraits

Préface de « Et si la révolution était possible » (à paraître en janvier 2018).

 

« Soyez réalistes, demandez l’impossible. » (Slogan de Mai 68)

Révolution. Slogan de Mai 68 : Soyez réalistes, demandez l'impossible !

Au cours des dernières décennies plusieurs révoltes ont secoué le monde, notamment en Europe de l’Est et dans les pays arabes, mais aucune n’a débouché sur une véritable révolution, sur l’édification d’une société libre et égalitaire supprimant les classes sociales. On a plutôt assisté à des coups d’État, à de simples changements de personnel politique, dans le meilleur des cas à la mise en place d’un régime un peu moins autoritaire. Le terrorisme religieux en a profité pour reprendre du service.

En France, le dernier soulèvement visant à transformer la société remonte à Mai 1968, c’est-à-dire à cinquante ans. ( Bon anniversaire ! ) Il a malheureusement échoué et n’a eu qu’un vague prolongement électoral : l’accession en 1981 de Mitterrand et du Parti socialiste au pouvoir. Une énorme désillusion pour ceux qui espéraient un changement radical. Aujourd’hui, les inégalités sociales sont plus marquées qu’il y a cinquante ans.

 

Mai 68 Manifestation

(Manifestation de Mai 68)

Cela veut-il dire que la révolution est impossible ? Que le seul espoir réaliste réside dans la pâle social-démocratie que l’on a justement retrouvée dans plusieurs pays européens, celle qui pratique réformes et contre-réformes, un pas en avant un pas en arrière, sans s’attaquer aux structures inégalitaires ? Cela veut-il dire que la révolution n’est faite ni pour les hommes ni pour les sociétés qu’ils constituent ?

La nature humaine serait-elle irrévocablement réticente au partage ? Ce que l’on peut avoir pour soi, on le prend et on le garde. Dès qu’un individu a quelque pouvoir, il en fait profiter sa famille, ses amis, son parti, sa catégorie sociale, c’est-à-dire lui-même ou du moins une extension de lui-même. Dès qu’il le peut, il cherche à accroître ce pouvoir sur les hommes et sur les choses, car le pouvoir accru procure encore plus d’avantages.

Bref, sur un plan politique et économique, l’être humain est-il résolument fait pour une société marchande et hiérarchisée où chacun est le concurrent de chacun, c’est-à-dire en poussant les choses à leur point extrême pour le capitalisme mondial et ses multinationales, plutôt que pour le collectivisme, le véritable socialisme, le communisme ou même la simple démocratie, qui de ce fait n’a jamais existé dans aucun pays du monde ?

Les échecs rencontrés dans l’histoire tendraient à le démontrer. La révolution sociale ne serait qu’une utopie. Elle peut se déclencher matériellement, passer du stade de révolte à celui de pré-révolution comme en Russie, en Chine ou à Cuba, mais elle est alors condamnée à sombrer dans la dictature et l’éternel recommencement. « L’homme est un loup pour l’homme », disait Hobbes qui en savait long sur la question.

Et pourtant, si par extraordinaire la révolution sociale était réalisable, si le nombre de tentatives – inspirées principalement par l’idéologie fort discutable du marxisme – n’était pas encore suffisant pour tirer une conclusion définitive, si la nature humaine n’était pas une vraie nature, mais le résultat de conditionnements néfastes. Un acquis plutôt qu’un inné. Si l’impossible était possible.

Ce n’est pas là être d’une naïveté confondante. C’est faire un pari apparemment perdu d’avance et le savoir. Miser à un contre cent millions, mais le un est primordial. Espérer envers et contre tout. Croire que l’être humain peut devenir autre que ce qu’il est.

Si ce prodige se réalisait, si tout n’était pas définitivement écrit comme l’affirment ceux qui profitent du système, si par exemple un Mai 68 se reproduisait, il serait bon assurément de ne pas perdre une telle occasion à ce point rarissime et inespérée. Quelle terrible déception, la révolution arrive, elle est là, on la touche du doigt, et bêtement on la rate !

Dire ce qu’il est souhaitable de faire et ne pas faire pour éviter cette déception est incontestablement prétentieux, mais quand on a précisé auparavant qu’il n’y a guère de chance pour que cela se réalise, c’est ramener les choses à leur juste mesure.

On aura compris que ce livre s’adresse en priorité aux utopistes, aux non-résignés, à ceux qui croient malgré l’évidence contraire. On leur démontre qu’ils ont tort et ils lèvent la main pour dire « Des fois qu’on pourrait quand même », « Au cas où, malgré tout, ce serait réalisable ». Les sceptiques, les incrédules, ne sont pas pour autant exclus de cette lecture.

Manifestation de Mai 68.

Extraits

(…) Il serait faux de dire que les dérives de l’autorité dans les partis viennent uniquement de ceux qui sont attirés par le pouvoir. Les chefs naissent aussi, parce que les autres militants leur donnent naissance. Notre société a habitué les gens à être en majorité des obéissants et des admirateurs. Les médias cultivent à longueur d’année cette tendance. Ils réclament des têtes d’affiche. Ils personnalisent les actions collectives. Ils veulent que quelqu’un de connu et de télégénique – le fameux « charisme » – incarne le groupe. Comment les leaders ne se laisseraient-ils pas griser par cette gloire factice, par cette prétendue reconnaissance ? Comment, nouveaux narcisses, ne regarderaient-ils pas un peu trop leur reflet dans le miroir ? Comment n’oublieraient-ils pas qu’ils sont pour les médias des pions interchangeables, des objets d’intérêt passager liés à l’actualité ? Comment n’en arriveraient-ils pas à confondre leur personne, leur ego – « Moi, je » – et la collectivité qu’ils représentent ?

Dans ces conditions, la recherche et la vénération d’un chef, le besoin d’un « maître » idéalisé, le culte de la personnalité, peuvent paraître naturels aux membres d’un groupe ou d’un parti. « Les grenouilles qui demandent un roi. » Un boulevard s’ouvre alors devant celui qui brûle d’être leader. Il n’a pas beaucoup d’efforts de séduction ou d’affirmation de soi à faire pour le devenir. Il a les plus grandes chances d’être intronisé, avec toute la connotation religieuse du mot. Par complexe d’infériorité, par engouement excessif, par souci d’efficacité immédiate ou encore par paresse, les militants lui laissent le champ libre.

Au début, cette situation peut paraître idyllique. Il est confortable de ne pas avoir à prendre d’initiatives, de suivre les mots d’ordre d’un leader-prophète que l’on admire. Mais en général les choses se gâtent vite. L’idylle tourne à la désillusion. Malheureusement il est trop tard. Le chef est bien en place dans toute sa splendeur et il s’avère difficile de s’en débarrasser, de déboulonner sa statue. Il a ses lieutenants, ses barons, ses serviteurs. Il dispose de l’essentiel des manettes du mouvement. Il confisque à son profit la lutte collective. Il devient l’organisation à lui seul, obsédé par son image et son maintien au pouvoir.

Ce phénomène des leaders est-il inhérent à tout groupe ? Apparaît-il dès que deux individus sont en présence ? Plus généralement est-il inévitable que, leader ou pas, on agisse d’abord pour soi, au filtre de ses propres sentiments, avant d’agir pour les autres ? Peut-on combiner tout cela afin que l’intérêt collectif l’emporte sur l’intérêt personnel, sans que l’intérêt personnel disparaisse pour autant ? Peut-on faire que nos révoltes, nos passions, nos désirs restent les nôtres tout en devenant altruistes ? Peut-on parvenir à franchir l’obstacle du moi ? Difficile à dire, tant notre société a brouillé les cartes du comportement humain. Cependant il s’agit de travers qu’il est souhaitable de contrecarrer dès le départ. Il y a là une question de vigilance. S’en désintéresser, dire « On verra ça plus tard », c’est se préparer des lendemains difficiles.

Le moment critique survient lorsqu’il faut remettre à sa véritable place un leader dont l’aura médiatique rejaillit sur le groupe, mais fait écran à l’action collective. On risque de perdre momentanément de l’influence, mais c’est souvent la dernière occasion de redonner au groupe la maîtrise de ses actes. Ne pas le faire s’avère en général suicidaire, car il ne faut guère compter sur le leader médiatique pour se mettre de lui-même en retrait.

« Il n’est pas de sauveurs suprêmes : ni Dieu, ni César, ni tribun », chante à juste titre l’Internationale. Mettons fin une bonne fois pour toutes au mythe de l’homme (ou de la femme) providentiels.

Cela demande beaucoup d’efforts à réaliser individuellement et collectivement, la construction d’une éthique nouvelle qui s’impose à tous sans être coercitive, celle qui sera la base de la société future. Un esprit critique sur soi et sur les autres, qui ne se laisse pas abuser par le savoir-faire politicien, qui ne succombe pas à la fascination pour le chef.

L’unité d’un mouvement révolutionnaire n’est vraiment solide que lorsque chaque participant en devient un élément à part entière, lorsqu’il peut faire valoir son point de vue, même s’il est minoritaire, surtout s’il est minoritaire. Il n’y a rien de plus fragile que l’unanimité de façade d’un troupeau. Un danger, une difficulté imprévue, c’est la débandade dans tous les sens.

(…) Un mouvement révolutionnaire doit être l’affaire de tous. Dès qu’un militant parle de son organisation en disant « le parti », « le syndicat », « l’association » ou en employant le « ils » indéfini (comme on le fait pour l’État, le gouvernement ou les multinationales), il y a quelque chose qui ne va pas. Le seul terme souhaitable est le « nous » libre et spontané. (…)

 

Mai 68 à Bordeaux. Manifestation sur la Place de la Mairie.

Mai 68 à Bordeaux. Manifestation devant la Mairie.

 

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